Choeur matinal

Vous avez peut-être déjà entendu le conseil suivant : si vous voulez observer les oiseaux, levez-vous de bonne heure. C’est à mon grand regret un bon conseil, particulièrement si à la belle saison vous voulez voir et entendre des passereaux (un groupe qui couvre la moitié des espèces d’oiseaux). Vous pourrez toujours les écouter en milieu de journée, mais c’est un fait bien établi : il y a un pic mélodique à l’aube, le chœur matinal, où de nombreux individus de nombreuses espèces poussent la chansonnette au lever du soleil. Et pourquoi donc cela ? L’avenir appartient-il vraiment aux oiseaux qui se lèvent tôt ?

Sur cet enregistrement matinal forestier de début avril, on entend majoritairement des mésanges charbonnières, mais aussi plus ponctuellement: un grimpereau des jardins (ex: à 00:10-11), des pinson des arbres (ex: 00:36), une grive musicienne (00:00, 00:04). Allez écouter leurs chants sur xeno-canto pour vous faire l’oreille!

Quand un biologiste observe des régularités frappantes comme le chœur matinal, qui concerne un grand nombre d’espèces d’oiseaux, son esprit darwinien pense « pression évolutive ». Si tant d’individus suivent cette stratégie de chanter de bonne heure, c’est qu’elle doit probablement leur conférer des avantages évolutifs (en terme de survie et/ou de reproduction) par rapport à des individus qui resteraient faire la grasse mat’. Ainsi, au fil des générations, les individus lève-tôt ayant eu plus de descendants pour perpétuer la tradition, on se retrouve avec des chœurs matinaux. Et de ce fait, plusieurs hypothèses plus ou moins complémentaires ou contradictoires ont été proposées quant à ces avantages.

Tout d’abord, de manière générale le chant des oisaux leur permet d’être entendus soit auprès de partenaires de reproduction, soit auprès des rivaux potentiels. Ils manifestent ainsi leur présence dans leur territoire, ou bien encore font démonstration de leur qualité en tant qu’individus. En effet s’ils chantent, et fort, c’est qu’ils sont a priori relativement en bonne santé et biens nourris. Ce sont ainsi des signaux importants et informatifs pour les partenaires de reproductions ou les rivaux de passage. Un oiseau qui chante aura donc tout intérêt à bien se faire entendre. Or il a été proposé que les conditions atmosphériques matinales pourraient présenter quelques atouts acoustiques pour porter le son plus loin. Néanmoins ces avantages ne profitent pas à toutes les espèces d’oiseaux qui chantent à l’aube: l’acoustique dépend des propriétés du chant, et celles-ci différent selon les espèces. Cette hypothèse n’est donc a priori pas suffisante. D’autre part ces gains acoustiques théoriques (calculés par la physique) n’ont pas forcément été remis dans leur contexte naturel et en particulier social. Même si chanter à l’aube porte le son plus loin que chanter plus tard, si tout le monde chante en même temps, on peut se demander si ça fait une vraie différence pour l’audience…

La gorgebleue revient chanter chez nous sur la côte atlantique tous les printemps

Il faut donc a priori chercher plus loin. Une observation frappante quand on se penche sur le phénomène, c’est que l’heure à laquelle les oiseaux commencent à chanter le matin dépend des espèces. Les merles par exemple commencent bien avant le lever du soleil, tandis que d’autres espèces comme les chardonnerets élégants par exemple, ne démarrent que quelque temps après le lever du soleil. Les scientifiques ont remarqué que les espèces les plus matinales semblaient être surtout celles avec de plus grands yeux ; et en forêt tropicale, également celles vivant dans la canopée plutôt qu’au plus profond des sous-bois. Le point commun entre les deux: la perception de la lumière. Ainsi les espèces qui perçoivent plus tôt la lumière commencent à chanter plus tôt. Il semble que c’est véritablement l’apparition de la lumière qui est déterminante pour le début du chant.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la plupart des passereaux, ceux que l’on entend majoritairement le matin, sont des animaux diurnes, incapables de trouver de la nourriture de nuit. Ils ne peuvent recommencer à manger que quand la lumière est suffisamment forte. Ainsi, le chœur matinal coïncide avec la période où ils sont le plus affamés : ils viennent de passer plusieurs heures sans manger dans la fraicheur nocturne, ce qui est loin d’être anecdotique pour ces petits organismes qui doivent maintenir leur sang chaud et donc alimenter en continu leurs « chaudières » internes!

Cela a suggéré l’hypothèse couramment admise par beaucoup de chercheurs : chanter à l’aube constitue un « signal honnête » de la qualité du chanteur (envers les rivaux ou les partenaires). Le chanteur prouve ainsi qu’il a réussi la veille à amasser suffisamment de nourriture dans son territoire pour se permettre de chanter à tue-tête et à jeun le lendemain ! « Honnête » car la triche se paie très chère : soit l’oiseau a les réserves énergétiques, soit il ferait mieux de les récupérer s’il veut une chance d’élever une portée, plutôt que de « mentir » et mourir. Les individus qui en sont capables ont par contre tout intérêt à se faire remarquer avant de commencer leur journée. Chanter en pleine journée est plus facile, le signal est ainsi moins fiable pour les auditeurs, et il y a moins de pression à chanter à ces heures là.

Grand-duc de Verreaux devant un lever de soleil sud-africain

Une belle observation est venue apporter du soutien à cette hypothèse : chez les rapaces nocturnes, qui se nourrissent plutôt de nuit que de jour (donc l’inverse des passereaux), les individus chantent surtout au crépuscule, et moins à l’aube !

Remarquez qu’au crépuscule on note tout de même un pic de chants chez les passereaux, le chœur crépusculaire. Il est néanmoins d’intensité plus faible qu’à l’aube (et beaucoup moins bien expliqué). Il faut donc vraiment se lever tôt pour profiter au maximum des chants… Ou bien se contenter d’observer les rapaces diurnes, qui ne chantent pas et attendent d’avoir le soleil bien haut dans le ciel pour pouvoir planer sans efforts.

Bonnes écoutes printanières!


 

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