La dune finalement découverte

Si vous êtes déjà allé à la plage, il y a fort à parier que pour accéder à la mer, vous ayez d’abord longé des petites palissades en bois, souvent assorties d’un panneau vous demandant de respecter le milieu fragile qu’est la dune. Ces protections m’ont marqué étant enfant : ma curiosité naturaliste me suppliait d’aller visiter cet eldorado interdit tandis que ma conscience écologiste déjà bien ancrée me retenait du bon côté de la palissade.

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Envie de découvrir la dune? Venez, c’est par ici…

Un constat m’aidait alors dans cette sage résolution : quelle que soit la région du littoral où mes parents ou grands-parents nous emmenaient en vacances, l’aspect des dunes me paraissait systématiquement misérable. Passée une éventuelle forêt pré-littorale, souvent riche en pins maritimes, la végétation se raréfiait soudain, ce n’était plus qu’herbes et chardons. J’y voyais alors la triste conséquence d’un piétinement irraisonné. Les années passant et  l’aspect décharné des dunes perdurant malgré ces barrières protectrices, j’étais de plus en plus convaincu du bien-fondé de ces mesures et j’oubliais peu à peu cette envie d’aller les voir de plus près.

Jusqu’à ce printemps, où un peu par hasard je me retrouvai à participer à une sortie universitaire sur les dunes de l’île de Ré pour découvrir cet écosystème particulier. Je ne vous cacherai pas que la part d’enfant en moi jubilait d’être enfin passé –pour la bonne cause- de l’autre côté de la barrière. C’est également à cette occasion que je réalisai l’ampleur de mon erreur : certes le milieu dunaire est très fragile et il a effectivement besoin d’être préservé du piétinement des vacanciers, cependant son aspect misérable n’est pas forcément la marque d’une difficile convalescence post-traumatique. L’écosystème dunaire est par essence misérable, et c’est précisément cette fragilité qui est à protéger. Je vais donc ici vous présenter brièvement ses acteurs principaux et la pièce qu’ils jouent, en essayant de vous convaincre que pour peu que l’on sache quoi regarder, l’essentiel peut en fait être vu depuis l’arrière des palissades, sans avoir besoin de pénétrer dans les coulisses !

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Organisation relativement typique des dunes littorales (ici à Oléron), de gauche à droite: la mer, puis la plage, puis la dune. Ici, l’avant-dune est complètement érodé, mais dans d’autres cas la pente externe est plus douce, c’est la dune embryonnaire. Au sommet, où se tient le photographe, c’est la dune blanche ponctuée de touffes de graminées. Elle est plus ou moins mobile selon les vents et marées, et donc peu végétalisée. A l’arrière, dans les zones non perturbées, la dune se fixe, le tapis végétal devient presque continu, souvent vert grisâtre: c’est la dune grise ! Enfin, dans le fond, on devine la forêt d’arrière-dune.

Un peu de théorie pour commencer : la dune littorale est comme son nom l’indique en bord de mer, soumise aux embruns salés, à la brise permanente quand ce ne sont pas des tempêtes. Elle est constituée de sable, un substrat à la fois facilement emporté par le vent, et qui en plus ne retient pas l’eau ou très peu. Ajoutez à cela que l’eau résiduelle peut très vite se retrouver salée, vous comprendrez donc aisément pourquoi la végétation a du mal à s’y développer ! Bien sûr le monde végétal est plein de ressources, et l’action de certaines espèces de plantes, qu’on qualifiera de pionnières, stabilise peu à peu la dune et la rend de plus en plus accueillante à mesure que l’on s’éloigne de la mer, aboutissant à ce qu’on appelle la « dune fixée » ou dune grise (nommée ainsi car recouverte d’un tapis végétal aux teintes bruns-grisâtres généralement).

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La roquette de mer, ou cakilier maritime (Cakile maritima), une espèce qui apprécie les zones d’avant-dune (comprenez : la plage) salées et riches en azote grâce à la décomposition des débris organiques en tous genres laissés par la mer. Malheureusement il n’est pas si facile de la trouver car l’avant-dune est généralement très fréquenté… Admirez tout de même la prouesse de cette plante dite pionnière, qui parvient à pousser dans le sable, livrée aux vents et aux embruns !

L’espèce phare de ces actions pionnières est l’oyat des dunes, que l’on retrouve de la mer du Nord à la Corse ! Vous l’avez tous déjà vu, ce n’est ni plus ni moins que cette espèce d’herbe (graminée ou poacée en termes techniques) qui se développe en touffes sur la partie haute de la dune. Elle est généralement moins présente sur la pente littorale de la dune, où le sable est encore trop mobile pour qu’elle s’y développe. C’est en effet là le royaume d’espèces encore plus pionnières, comme le cakilier maritime ou roquette de mer, malheureusement ces plantes poussant dans des zones étant le plus souvent hors des palissades protectrices, elles ne sont pas si faciles à trouver.

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Massif d’oyat, localement appelé gourbet des Aquitains, dont le nom latin indique à deux reprises son affinité avec le sable: Ammophila arenaria.

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Une autre plante commune de la dune mobile : l’euphorbe des sables (Euphorbia paralias).

En haut des dunes nous trouvons donc l’oyat, qui capte l’humidité de l’air et la canalise le long de ses feuilles repliées en tubes, jusque vers leurs pieds qui pourront l’absorber. L’oyat s’ancre fortement dans la dune par un réseau dense de rhizomes (tiges souterraines) et de racines, qui ça et là donnent des pousses qui iront émerger à l’air libre. Ce réseau en retour a une très forte action fixatrice sur la dune : le sable y reste piégé, ainsi l’arrière-dune est plus stable et d’autres espèces peuvent venir la coloniser.

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Sur cette portion érodée de la dune, on devine l’action du réseau rhizomateux de l’oyat qui stabilise la dune.

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Gros plan sur le réseau de rhizomes (dans le coin supérieur gauche par exemple) et de racines (blanches, ramifiées) de l’oyat.

Néanmoins, si le problème de l’instabilité du sol est plus ou moins fixé dans l’arrière dune, le manque d’eau et/ou les attaques du vent et des embruns restent des facteurs très limitants. Les températures peuvent également monter très haut l’été, le sable stockant très bien la chaleur. D’ailleurs de nombreuses espèces qualifiées de « méditerranéennes » se rencontrent en fait jusqu’à la Loire le long des littoraux.

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Le chêne vert (Quercus ilex), espèce typique des garrigues méditerranéennes, remonte néanmoins bien plus au nord le long des dunes littorales, comme ici sur Oléron, en face du Fort Boyard…

Les espèces adoptent des stratégies originales pour contrer ces obstacles : certaines comme les sédums stockent l’eau dans leurs tissus (les plantes succulentes, appartenant à divers groupes botaniques), d’autres réduisent au maximum le temps passé dehors à l’air libre : les fleurs ne sortent que pour quelques courtes semaines. Celles qui gardent malgré tout un appareil aérien toute l’année sont souvent soit plaquées au sol, ou alors renforcées pour rester debout malgré la sécheresse: tiges ligneuses (formées de « bois » comme des troncs) ou tout du moins coriaces, feuilles épaisses à surface réduite, parfois épineuse (pensez au panicaut des dunes, dont vous trouverez une photo plus bas). En effet sans ces renforcements, le port dressé des plantes terrestres nécessite des cellules gonflées d’eau, ce qui ne serait pas économique dans ces milieux où règne la sécheresse! Beaucoup sont par ailleurs recouvertes de poils ou de « duvet » pour retenir l’humidité de l’air et pour réfléchir une partie de l’énergie du soleil afin de ne pas trop chauffer l’été. Enfin toutes ont en commun de rester assez près du sol, pour limiter les effets dévastateurs du vent en particulier.

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Petit massif d’immortelle des dunes (Helichrysum stoechas) qui forme très souvent de petits buissons coriaces sur l’arrière-dune. Notez également le tapis végétal continu, association de plantes à fleurs mais aussi de mousses, qui donne son aspect typique à la « dune grise ».

La dune est ainsi un des contre-exemples du concept classique de climax forestier (qui veut qu’une communauté végétale finisse toujours par former une forêt si elle est laissée non perturbée assez longtemps): la forêt ne peut pas s’implanter très haut sur une dune, elle reste plutôt cantonnée derrière.

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Orpin brûlant, ou sédum âcre (Sedum acre), une crassulacée typique de l’arrière-dune.

Ainsi de nombreuses espèces de fleurs des dunes ne font qu’à peine quelques millimètres de diamètre tout au plus, et passent inaperçues même quand elles sont à nos pieds ! Vous comprenez donc que dans ces conditions, elles sont particulièrement vulnérables au piétinement : le curieux, même précautionneux, ne pourrait éviter d’écraser involontairement ces malheureuses qui avaient patienté de longs mois pour ne finalement sortir que quelques jours… Si vous voulez les voir malgré tout, nul besoin de franchir les barrières, certains individus plus aventureux décident de se développer sur l’avant dune ou au bord des chemins, et s’offrent ainsi à la vue des plus attentifs.

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Une des petites fleurs typiques des dunes: la giroflée des dunes (Matthiola sinuata) qui se rencontre plutôt sur les pentes semi-fixées de la dune. En arrière plan on devine le duvet blanc évoqué plus haut qui la protège du soleil et du dessèchement. Crédit photo: Julien A

La dune nous offre donc un très bel exemple d’une situation très classique dans la nature : si la vie qui s’y développe a un aspect très loin d’être spectaculaire, c’est en fouillant un peu dans son fonctionnement, en connaissant l’histoire des stratégies originales que les organismes ont dû adopter pour vivre dans un milieu dont personne d’autre ne voulait, qu’on prend pleinement conscience de leur richesse ! Je vous laisse donc sur un petit florilège d’espèces communes à aller y découvrir, en attendant de prochains articles du Saule qui vous détailleront certaines de ces stratégies:

 

Eryngium maritimum

Le fameux panicaut des dunes (Eryngium maritimum) aux feuilles coriaces et épineuses. Malgré ses allures de chardon il ne faut pas s’y tromper, cette plante appartient à une toute autre famille, celle de la carotte (Apiaceae). Chez les plantes l’habit fait rarement le moine !  Crédit photo: Julien A

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Ces feuilles très reconnaissables sont celles d’une fleur typique des dunes: le liseron des sables, Calystegia soldanella. Notez aussi les « queues de lièvre » ça et là (Lagurus ovatus). Crédit photo: Julien A

Tortula ruraliformis (détail)

Une des espèces de mousse qui peut tapisser la dune grise: Tortula ruraliformis. Crédit photo: Julien A

Ononis spinosa subsp procurrens

La bugrane maritime (Ononis spinosa subsp procurrens), fleur de la dune blanche. Crédit photo: Julien A

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Massif de queues de lièvre (Lagurus ovatus), qui tendent à coloniser les zones perturbées de la dune. Crédit photo: Julien A

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Deux espèces de fleurs qui se retrouvent dans une large gamme de milieux, mais qui ont toutes deux une sous-espèce inféodée aux dunes: le séneçon (Senecio vulgaris, en jaune) au dessus du bec-de-grue (Erodium cicutarium, en rose), aux feuilles très découpées.

 

11 Comments

Jérôme says:

Très joli. J’admire la résistance de ce type d’espèce, leur capacité à coloniser le minéral, ça a quelque chose de fascinant … (et la salicorne?)


Julien C says:

merci. Admiration partagée!
Concernant la salicorne, c’est une plante qu’on retrouve plus communément dans les marais salants, donc des zones humides qui reçoivent fréquemment les eaux salées de la mer. Ce n’est pas à proprement parler le milieu dunaire (les contraintes sont différentes), mais vous avez raison de le signaler car il arrive souvent de trouver ce type de milieu dans l’arrière-dune. C’était d’ailleurs le cas de la dune de la photo d’ouverture de l’article (Oléron).


Jérôme says:

Pourtant, en Camargue, à peine à l’arrière de la plage, il est expliqué (sur des panneaux) que la salicorne est pionnière dans la mesure où elle résiste au sel et où elle permet une accumulation de sable sans sel qui permet à son tour la croissance d’autres plantes et une formation de dune … Et effectivement on en trouve à foison, on voit les tiges qui émergent du sable, sans « rien » autour …


Julien C says:

intéressant!
ça pose à la fois la question de la formation de la dune, et de sa définition technique.

Les différentes espèces de salicorne ont besoin d’eau salée, et ce milieu dont elles ont besoin (pré salé, sansouire etc) est généralement classifié de façon distincte de la dune à proprement parler (http://wwz.ifremer.fr/natura2000/content/download/27297/380942/file/05_Manuel_interpretation_habitats_EUR15_Fr.pdf).

Mais il est possible que la salicorne favorise l’implantation de la dune en aidant à fixer le sable.

Dans ce cas on pourrait se retrouver dans des situations intermédiaires/transitoires, où la frontière entre dune et pré salé devient un peu floue, et pas forcément très pertinentes pour un observateur non spécialiste.

Néanmoins, la salicorne ne se développera pas dans le sable, à moins qu’il y ait en dessous, accessible, de l’eau salée.

J’espère que ça répond à vos questions? N’hésitez pas si vous avez d’autre arguments ou observations à objecter!


Jérôme says:

Oui, effectivement, l’endroit dont je parlais ressemble à une croute formée de sable salé plus ou moins humide et on peut voir ponctuellement sur certains pieds de salicorne des petits amoncellements de sable. Merci pour vos commentaires !


Yves Rolland says:

Je me demandais comment vous caractériseriez les différence entre les dunes du littoral et celles des déserts, disons du Sahara histoire de prendre un exemple ?


Julien C says:

Bonjour,
Bonne question! Je ne suis pas spécialiste, donc ma réponse est à prendre avec des pincettes mais:
– d’un point de vue physique, dunes littorales ou de désert doivent à peu près obéir aux mêmes principes généraux
– d’un point de vue climatique il y a évidemment des grosses différences, avec des extrêmes de températures beacoup plus marqués dans les déserts (froid la nuit, chaud le jour) comparé au climat océanique plus « amorti » par l’océan justement. ça a évidemment de grosss répercussions sur la végétation (et la faune) qui peut s’y développer.
– du point de vue écologique: les dunes littorales reçoivent des apports de la mer: du sel, contrainte qui n’existe pas forcément au Sahara je pense; mais aussi des élements organiques (la laisse de mer entre autre). De manière générale la dune littorale est généralement un cordon, ce qui influence forcément les échanges avec les milieux environnants.

Pour résumer je dirai que les contraintes de sécheresse, de chaleur, et de mobilité du substrat seront communes mais à des degrés divers, et que des contraintes plus spécifiques au site (pas forcément aussi tranché que littoral vs désertique d’ailleurs, voir les cas de la côte des squelettes en Namibie, ou les déserts de sel, etc) vont s’appliquer. Mais je suis certain d’être loin d’avoir fait le tour de la question!


Yves Rolland says:

Merci, c’est déjà pas mal, il y a aussi sans doute l’effet du vent qui doit être en partie différent.


Julien C says:

oui sans doute, malheureusement je ne connais rien sur le vent dans le désert!
On peut aussi penser aux dynamiques d’érosion/formation, qui semblent plus spectaculaires et contraignantes dans le cas des dunes littorales, mais il faudrait creuser


ThoFort says:

Il semblerait que les processus physiques de formation des dunes soient très semblables entre les dunes littorales et les dunes des déserts.
D’un point de vue écologique, la première différence vient probablement de la proximité à l’océan qui, effectivement, apporte des embruns salés. Même si l’atmosphère est très humide, la présence de sel dans l’air provoque un effet asséchant sur la végétation.
La seconde différence est l’alimentation en eau par le sol. A proximité de l’océan, les nappes phréatiques sont relativement proches de la surface, et l’eau remonte par capillarité dans le sable. D’ailleurs, en creusant un peu sur la dune (qq cm), le sable est humide. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est bien de l’eau douce !
Au fait, bel article ! (et très belles photos !)


Julien C says:

super! merci pour ces précisions!


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