L’architecte des berges

TroncsRonges

Des marques immanquables…

Les quelques photos ci-dessus vous ont peut-être déjà mis la puce à l’oreille… Des troncs rongés, à moins d’un mètre de hauteur du sol, une rivière en arrière-plan sur certaines… Si je vous dis que l’auteur de ces ouvrages est un gros rongeur, à queue plate, qui selon les cas raconte des histoires aux enfants, ou construit des barrages ? Toujours pas ? Et si : le compère castor bien sûr ! Que les naturalistes novices et les promeneurs du dimanche se rassurent : il n’est pas forcément besoin d’être un pisteur chevronné pour débusquer les traces de cet animal, ni de s’aventurer au fin fond des régions les plus reculées et sauvages de France. Et pour preuve: quand ces photos ont été prises, un match de Ligue 1 faisait retentir aux oreilles des passants, les clameurs du stade tout proche. Et oui, le castor sévit aussi en ville, forçant parfois les services municipaux à abattre un peuplier branlant, avant qu’il ne s’écrase sur des pique-niqueurs insouciants.

Un véritable architecte ce castor. Comment l’appeler autrement : il aménage son espace, le travaille selon ses humeurs pour qu’il réponde à ses attentes. Ce n’est pas le seul à modifier son environnement, nous autres humains sommes passés maîtres en la matière, et en fait la plupart des êtres vivants le font à des degrés divers: creuser un terrier pour se prémunir des prédateurs et des aléas climatiques, empoisonner les sols autour de ses racines pour éloigner les voisins, voire pirater et détourner les cellules des hôtes pour se multiplier, etc… Les scientifiques parlent d’espèces ingénieures pour désigner ces organismes qui altèrent le milieu par leurs actions. Loin d’être anecdotiques, ces modifications bouleversent souvent la dynamique écologique locale. Pensez à ces truites américaines dont la migration contre-courant est stoppée par un barrage de castor, ou aux arbres dont les racines sont soudainement noyées sous la retenue d’eau ainsi créée! A l’inverse d’autres espèces de poissons trouveront refuge dans les recoins des branchages. Les réalisations des espèces ingénieures peuvent parfois persister pendant plusieurs générations, léguées pour ainsi dire à la descendance. Les terriers par exemple peuvent être réutilisés, développés, des années après la mort de leur constructeur, même par d’autres espèces. Elles pourraient ainsi constituer des forces évolutives à part entière, modifiant les pressions de sélection sur les espèces ingénieures elles-mêmes, mais aussi sur les espèces du voisinage. Les théoriciens parlent de « construction de niche » écologique pour parler de ce phénomène.

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Un abri (le « terrier-hutte »), l’entrée est sous l’eau

Chez le castor c’est assez spectaculaire! Une partie des branchages qu’il coupe sert à confectionner son abri à cheval entre la berge et le cours d’eau, l’entrée étant submergée, ce qui constitue une protection efficace contre la plupart des prédateurs. Il leur arrive également d’édifier un barrage, souvent pour augmenter le niveau d’eau local, et ainsi noyer l’entrée de leur terrier; mais les barrages de nos castors d’Europe sont à la fois plus rares et moins impressionnants que ceux de leurs cousins canadiens, chez qui les rivières s’y prêtent mieux. Chez nous si les castors travaillent le bois, c’est surtout pour remplir leur assiette!

barage des castors

Un barrage en Bretagne

Notre ami à grandes dents apprécie l’écorce de peuplier et celle de saule, raffole des tiges et feuilles vertes de ces arbres (qui viennent complémenter les plantes herbacées trouvées sous l’eau ou sur les berges), mais ne peut digérer (qui pourrait ?) le bois des troncs. D’ailleurs voyez les photos en haut d’article : le pied des troncs est jonché de copeaux. Que feriez-vous à sa place, pour atteindre les parties tendres ? Il s’attaque aux jeunes pousses, mais cela ne peut suffire que temporairement, d’autant plus que les petits castors, qu’il faut bien nourrir, restent chez leurs parents un à deux ans avant de se disperser plus loin le long de la rivière. Que faire alors ? Le castor a trouvé : abattre un arbre un peu plus gros. La grande surface fournit de l’écorce en quantité, les feuilles redescendent à portée d’incisives. Ainsi vous pouvez observer que les arbres abattus, souvent à demi plongés dans les eaux de la rivière, sont très vite dénudés sur une bonne partie de leur longueur, plus aucune feuille ne subsistant.

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Hmmm… Miam! Appétissant non?

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Observez sur cette arbre de belle taille la coupe « en crayon » à la base, et l’écorçage sur une bonne longueur du tronc

Cerise sur le gâteau, de la souche émergeront bientôt les « rejets ». Le saule ou le peuplier repart, refait une multitude de pousses, qui pourront être dégustées à leur tour. C’est ainsi que certaines berges deviennent véritablement entretenues par les castors : seuls quelques gros troncs subsistent, au milieu d’une haie touffue de jeunes Salicacées repoussant sur les restes d’anciens troncs abattus.

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Sur les saules et les peupliers, des branches peuvent se mettre à pousser même sur des troncs coupés. Ce sont les « rejets », qui pourront à terme donner des arbustes foisonnants!

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Une berge à castor

Une limite théorique : certains arbres ont tendance à augmenter leur production de substances toxiques lorsqu’ils sont broutés à répétition, se défendant ainsi contre les herbivores. Cependant il semblerait que cela n’inquiète pas les castors européens outre mesure.

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Victime d’intoxication alimentaire?

Une fois averti, il est ainsi très facile de savoir si une berge est fréquentée par des castors : troncs attaqués avec de nettes marques d’incisives, souches taillées en « crayons », troncs couchés et branchages « écorchés », rejets ; sans parler des larges coulées partant de la rive pour rejoindre un arbre. Un autre indice : l’odeur de castoreum trahit les visites récentes. Ouvrez les yeux et les narines, père Castor est présent sur beaucoup de nos cours d’eau, dont les plus majestueux : le Rhône et la Loire ! En revanche, pour le rencontrer en personne, de la patience, un peu de chance et des observations à la tombée de la nuit seront nécessaires. Vous pourrez alors l’apercevoir nageant à la surface, gagner un des arbres entamés la veille, et même l’entendre ronger le tronc. On ne saurait cependant trop recommander de respecter avant toute autre chose la tranquillité de l’animal, ne serait-ce que pour que d’autres que vous puisse profiter de sa présence !

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En restant sage on peut parfois l’observer de près. Il y a peu de chances pour qu’il s’arrête raconter une histoire, mais passer complètement ignoré par la bête est aussi une belle récompense!

 

Pour ceux qui voudraient en apprendre plus sur cet animal, je conseille vivement la monographie de Pierre Cabard, mine incroyable d’informations, très accessible, qui vous fournira biens d’autres renseignements !

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