Le petit empereur et le cytinet

Un jour alors que j’étais perdu dans le maquis Corse je décidai de m’arrêter pour la nuit à l’abri dans une petite niche entre deux énormes blocs de granite.

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Un chaos granitique en Corse près d’Ajaccio

Je m’endormis donc sur le sol caillouteux à mille milles de toute terre habitée. J’étais plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan. Alors imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de voix avec un accent curieux m’a réveillé. Elle disait :

« S’il te plaît dessine-moi une plante. »

J’ai sauté sur mes pieds comme si j’avais été frappé par la foudre. J’ai bien frotté mes yeux. J’ai bien regardé. Et j’ai vu un petit bonhomme tout à fait extraordinaire avec un bicorne et une main sur la poitrine qui me considérait gravement. Pris au dépourvu par cette requête je cherchai à tâton mon carnet et mon crayon tout en détaillant l’étrange apparition. Électrisé par son regard sévère plein d’une insistance muette je me saisis enfin de mon matériel de dessin et je m’exécutai.

dessin cytinus

Mon dessin

Lorsqu’il vit le résultat mon petit empereur s’exclama désappointé :

«Mais ce n’est pas une plante que tu m’as dessinée là! Ce sont tout juste quelques fleurs…

– S’il y a des fleurs c’est bien qu’il y a une plante ! Je l’ai dessinée telle qu’on peut la voir, me défendis-je.

– Mais elle n’a même pas de tige ! protesta-t-il encore.

– En effet les fleurs sortent directement du sol, la tige elle, est sous-terre.

– Elle n’a même pas de feuilles !

– Certes mais elle n’en a pas besoin car…

– Elle n’est même pas verte ta plante ! s’exclama-t-il au comble de l’exaspération.

– Oui comme j’allais te l’expliquer cette plante n’a besoin ni de feuilles, ni-même de chlorophylle, ce pigment qui permet de réaliser la photosynthèse…

– La photoquoi ? N’essaie pas de me rouler avec des mots compliqués !

– La photosynthèse ! C’est ainsi que les plantes plus « classiques » se nourrissent. Elles utilisent l’énergie de la lumière pour transformer le dioxyde de carbone de l’air en matière organique.

– …, longue hésitation et regard perplexe.

– enfin en nourriture quoi !

– Ah! mais si elle ne photosynthétruc pas ta plante comment elle mange alors ?

– Eh bien c’est une plante parasite, elle pousse dans le sol au pied des cistes. Tu sais ces petits buissons qui font de jolies fleurs aux pétales crêpés.

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Ciste cotonneux (Cistus albidus)

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Ciste de Montpellier (Cistus monspeliensis)

– Ah la ….

– Voyons ! Un peu de retenue.

– Je disais donc, grâce à ses racines qui s’enfoncent dans les racines des cistes elle prélève la nourriture dont elle a besoin pour vivre.

– Eh bien qu’elle n’essaie pas de me voler mon lonzo !

– Pas d’inquiétude tu n’es pas un ciste que je sache. Du reste elle est plutôt discrète. Elle est invisible, cachée sous terre, presque toute l’année. Seules ces fleurs sortent au printemps lorsqu’elle a besoin que des insectes viennent la butiner pour assurer sa reproduction.

– Elle ressemble un peu à un champignon avec des fleurs ta plante mais finalement je l’aime bien !»

Tout était dit. Il partit avec son dessin sous le bras, me laissant pantois, mon crayon dans une main et mon carnet dans l’autre.

Si vous aussi vous voulez rencontrer cette jolie plante singulière nommée cytinet (Cytinus hypocistis), il faut aller vous promener au printemps dans le sud de la France ou en Corse et regarder de temps à autres sous les cistes. Vous la trouverez rapidement.

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L’une des deux espèces de cytinet (Cytinus hypocistis) qui parasite les cistes à fleurs blanches tels que le ciste de Montpellier

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Une autre espèce de cytinet (Cytinus ruber) spécialiste des cistes à fleurs roses comme le ciste cotonneux.

Le cytinet n’est pas la seule plante de nos région qui a perdu au cours de son histoire la capacité de faire de la photosynthèse pour devenir exclusivement parasite. Toujours dans les maquis vous aurez peut être la chance de voir une magnifique orchidacée parasite, le limodore à feuilles avortées (Limodorum abortivum).

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Limodore abortivum

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Détail d’une fleur de Limodorum abortivum

Au cours de vos promenades vous pourrez aussi peut-être croiser la route des cuscutes (genre Cuscuta).

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Un escargot sur une cuscute parasitant un ajonc de Le Gall (Ulex gallii) en Bretagne

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Inflorescence d’une cuscute parasitant un ajonc de Le Gall (Ulex gallii)

Elles se présentent comme un enchevêtrement de fils rougeâtres qu’ornent quelques fleurs. Elles poussent sur des cistes dans le Sud ou des ajoncs dans l’Ouest.

Les orobanches sont un autre genre de plantes parasites très fréquentes à l’allure plus conventionnelle. Elles peuvent s’observer au pied d’arbres ou de buissons jusque dans les parcs en ville.

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Une orobanche dans une pelouse

Autant de belles observations à faire au cours de vos balades qui montrent à quel point l’évolution des êtres vivants peut être surprenante. Toutes ces plantes ont développé au cours de leur histoire des moyens de subsistance alternatifs à la photosynthèse. Cette dernière devenue inutile, sa disparition à la suite des hasards de l’évolution n’a pas entraîné de désavantage pour ces plantes. La disparition de la photosynthèse a même dû représenter un avantage dans la mesure où la fabrication des « outils » moléculaires nécessaires à ce processus complexe est coûteuse. Ce processus évolutif consistant en la perte de caractères est commun chez les organismes parasites d’une manière générale. Il est appelé par les biologistes « régression évolutive ».

J’espère que dorénavant vous porterez un regard différent sur ces plantes à la beauté non-conventionnelle et qui nous en apprennent beaucoup sur les mécanismes de l’évolution des organismes vivants.

Pour finir je remercie Antoine de Saint-Exupéry pour sa contribution malgré lui à cet article.

2 Comments

Océane says:

Vraiment sympa le côté « conte » de l’article 😉


L'Ursu says:

Bonjour,

Une petite précision à ce charmant article: le ciste rose, en Corse, est Cistus creticus (que vous avez sûrement rencontré dans votre chaos ajaccien… !); albidus est rarissime et d’origine ornementale.

Cordialement


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