Renversant, le ver lent

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C’est au Cap Blanc-Nez que je fis les observations qui vont suivre, à l’été 2015.

C’était par un beau jour de juillet, je traçais ma route plein Nord, quand un peu avant d’atteindre Calais et son port, direction les Anglais, je pausai. Avant la traversée, s’imposait une visite au Cap Blanc-Nez. Un avant-goût d’Outre-Manche d’ailleurs, le nom même de ce pif annonçait la couleur: face à face avec Albion, grammaire mode Anglo-Saxon. Pour la cace-dédi aux rosbeefs, une fois n’est pas coutume, nous mîmes les boeufs avant la charrue.

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Est-ce en guise d’hommage aux voisins d’en face que le Blanc vint avant le Nez dans le nom de ce Cap près de Calais?

Mais ici mon but n’est pas de vous parler de ces falaises de calcaire albâtre, ni même du vol des goélands rieurs, ou des brunâtres nuances des pipits chanteurs. Non, ce à quoi vous aurez droit, c’est mon autre rencontre, à cet endroit: le ver lent.

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Gros plan sur la tête du ver lent

L’anglicisme vous arrachera peut être un soupir, navré mais ne soyez pas vénèr. Slow-worm pour Shakespeare, donne chez Molière: le ver lent. En France pourtant, « orvet » lui sert plus volontiers de sobriquet.

Et pour cause c’est un lapsus: téma sa tronche de saurus, toute pleine d’écailles! Le « ver » de trop, qu’il raille… Les British avaient-ils les yeux dans la mélasse, au moment de lui filer son blase? Sans doute un sale coup du fog, excusera l’indulgent hérpétologue! Voyez plutôt la tof du bas. On dé-zoome un poil, et ça percute direct, n’est-il pas: pas de pattes sur la bête.

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La teinte dorée et l’ébauche de ligne dorsale noire épaisse près de la tête évoque un jeune. La femelle adulte aurait une ligne sombre sur le dos jusqu’à la queue, et serait plus grise. Le mâle adulte quant à lui n’a pas de ligne dorsale.

Et comment sait-on que ce n’est pas un serpent? Une pirouette, et pan! : ça se voit à sa tête. C’est une teutê de lézard, point. Point? Très bien, si vous insistez: son corps et sa queue se séparent. Le spécialiste vous ajoutera, pas peu fier, que l’orvet possède des paupières… Ce qui s’avère pour l’observateur un délicat critère. Enfin, contrairement aux couleuvres et vipères, un dernier détail, il a sous le ventre plus d’une rangée d’écailles.

Nous aurions donc affaire à un lézard alors? Chelou n’est-il pas: un lézard qui renoncerait à son legs, laisserait béton ses guiboles? Et pourquoi donc? Pas de précipitations. Souvenons-nous de Fontenelle et de sa parabole, sur l’enfant à la dent d’or. Avant de tenter d’expliquer les causes de l’abandon, tout d’abord, assurons nous du fait: pour éviter de vaines palabres, jetons un œil sur cet arbre:

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Arbre de famille des serpents, lézards et autres « squamates » (établi par analyses génétiques), qui va nous permettre de retracer les cousinages. Pour ça fiez vous uniquement aux insertions des branches: les varans sont plus proches des serpents que des scinques par exemple. Vous suivez? Ci-dessous quelques photos de famille pour mieux visualiser les « lézards »…

Si vous n’avez jamais croisé d’arbre phylogénétique, pas de panique. Remontons ensemble la branche du ver lent, et retraçons sa généalogie. Car c’est de ça qu’il s’agit. La première bifurcation rencontrée sépare l’orvet des varans. Les dragons de Komodo (des varans) sont donc parmi les plus proches cousins de notre ver lent. La branche menant aux varans et ver lent est elle-même raccrochée à la lignée regroupant caméléons, agames et iguanes. Des cousins au 2e degré de notre orvet, si vous voulez. Vous suivez? L’étape suivante est surprenante: les prochains cousins sur la liste sont les serpents! Ensuite seulement, viennent les geckos, scinques et autres lézards des murailles: le tout forme les « squamates », et il faudrait téj « lézards » aux funérailles!

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Vous diriez « lézards » non? Le premier en haut à gauche est le lézard des murailles, un lacertidé très commun en France. A sa droite un gecko (la Tarente de Maurétanie, qu’on trouve dans le Midi). En bas à gauche un Varan du Nil, en bas à droite un scinque sud-africain que je n’ai su identifier…

En effet si vous considérez que varans et iguanes sont des lézards, alors les serpents en sont aussi, d’après la généalogie. Sinon ce serait un peu comme si, vous appelant Durand, de père Durand, vous décrétiez derechef à votre frangin que ses enfants, vos nièces et neveux n’étaient eux, plus des Durand. D’autre part, si le sens commun nous ferait appeler les geckos et les scinques des « lézards »; aussi bizarre cela soit-il, c’est un contre-sens en biologie, car le lézard des murailles est plus apparenté aux boas et aux crotales qu’aux geckos.

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Un serpent de chez nous, inoffensif: la coronelle lisse, ici observée dans la forêt de Fontainebleau. Soit vous décidez que ce n’est pas un lézard, auquel cas les seuls « vrais » lézards sont les lézards des murailles et autres Lacertidés. Soit vous voulez inclure scinques, geckos, iguanes, caméléons et/ou varans dans les lézards, et alors cette coronelle est un lézard également! Crédit photo: Julien A

Lézard ou pas lézard, là n’est donc pas la question. Néanmoins notons que les plus proches cousins de l’orvet, les varans, iguanes et caméléons, ont pour leur part bien gardé leurs arpions. Conclusion: l’ancêtre commun à tout ce monde pouvait vraisemblablement marcher, et l’orvet a donc sciemment décidé de se passer de ses quatre pattes, tout comme les serpents et d’autres squamates, chacun dans leur coin. On revient à notre interrogation: Pourquoi ces abandons à répétition?

Cela semble encore grandement matière à spéculation. Par rapport à d’autres modes de locomotion, énergétiquement parlant ce n’est pas plus reuch d’adopter la reptation. L’hypothèse du sens commun est encore la plus plausible; ramper permettrait de mieux se faufiler dans des fissures et crevasses, et ainsi d’exploiter des niches écologiques inaccessibles à d’autres.

J’espère en tout cas que vous ne vous effraierez pas du ver lent, car vous voila désormais informé: il est tigent, et en aucun cas venimeux. Si vous voulez le voir, nul besoin de monter au Cap Blanc-Nez, l’orvet affectionne les potagers, un peu partout sur le territoire.

 


A noter, dans le numéro 18 de la revue Especes, un article est consacré aux squamates sans pattes, et revient en particulier sur ce que nous en disent les fossiles!

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