Les indices d’un bon festin!

Laissez-moi vous raconter une anecdote. C’est une observation que j’ai faite il y a un peu plus d’un an maintenant, dans les Causses cévenols. Après une matinée à observer les vautours monter dans le ciel depuis les gorges de la Jonte, nous avions décidé de monter à notre tour, sur le plateau du causse Méjean, afin de trouver un coin pique-nique. Celui-ci consistait finalement en un pré un peu pentu, surplombant un champ fauché.

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La scène, sur le Causse Méjean

Nous en étions à couper des tranches de saucisson en écoutant les chants des cailles des blés, quand un tracteur fit son apparition, pour travailler la terre. Jusque-là, nous avions observé un crécerelle et une pie-grièche, en guise de prédateurs locaux. Très vite, un, puis deux, puis trois milans s’approchèrent, suivant le sillage du tracteur. En effet les « micro-mammifères » (souris, mulots ou musaraignes) peuvent être dérangés et sortir de leurs cachettes à ces occasions, et les milans espéraient là en faire leur déjeuner.

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Un milan noir: noter la queue comme coupée au couteau quand elle est déployée (repliée elle forme une légère incurvation)

Les milans tournaient donc au-dessus du champ, quand un premier vautour fauve fit son apparition.

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Un vautour fauve photographié dans les gorges du Verdon. Notez le contraste clair-sombre du dessous des ailes.

Il survola la scène à altitude moyenne, bien visible, et arrivant d’on ne sait où. Sans s’attarder. D’autres suivirent peu après, et nous reçûmes même la visite d’un vautour moine, puis d’un jeune vautour percnoptère.

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La silhouette typique du vautour moine, beaucoup plus rare en France que le vautour fauve: légèrement plus massif, très sombre et les ailes très « carrées ». Un critère diagnostique: peu de contraste entre les couvertures (l’avant de l’aile) et les rémiges (les grandes plumes du bord de fuite). Lorsque le constraste est visible, il est contraire à celui du vautour fauve: les rémiges sont plus claires que les couvertures chez le vautour moine

Tous ne firent que passer, arrivant de directions assez variables, et ne s’éternisant pas sur les lieux au-delà d’un tour ou deux. Mais toutes ces apparitions furent concentrées sur une vingtaine ou une trentaine de minutes. En Anglais scientifique, on appelle ça le « local enhancement », des indices laissés involontairement par divers organismes ont conduit plusieurs individus à converger vers un même lieu.

Cette stratégie de recherche illustre comment les individus de diverses espèces sont capables de traiter de l’information qui n’émane pas directement de leur proie : les milans n’ont finalement rien trouvé à se mettre sous le bec, et les vautours n’ont même pas insisté. Mais l’activité du tracteur pour les milans, puis l’activité des milans pour les vautours, leur a chacun fait miroiter un bon repas !

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Un rassemblement de vautours en Afrique, qui constitue un « signal » visible de très loin! Notez que c’est un « signal inadvertant » (en anglais on ne parle alors pas de signal, mais de « cue »), qui ne profite a priori pas aux communicants!

Des vautours aux mouches du vinaigre (les fameuses drosophiles), en passant par les poissons ou les tortues, beaucoup d’organismes ont démontré en laboratoire ou en conditions réelles, leur aptitude à traiter ce type d’informations (dite « information publique »).

Plus qu’une limite cognitive fondamentale, c’est donc plus probablement la portée des sens et l’écologie particulière de l’espèce qui vont dicter son usage ou non : une espèce se nourrissant de proies abondantes et faciles à trouver, ou de proies qui se gobent d’un coup, seront moins enclines à rejoindre les compétiteurs voisins qui sont déjà à table. En revanche, ils pourraient très bien observer les voisins en quête d’autres types d’information : attaque d’un prédateur, bons coins pour nicher ou dormir, bons partenaires, etc…

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Un des terrains de jeu favori des vautours en France: les gorges encaissées.

Dans le cas des vautours, cette capacité à détecter l’activité des voisins (pas forcément de la même espèce), semble primordiale pour leur permettre de trouver des carcasses. Celles-ci en effet ne sont pas monnaie courante, et elles apparaissent généralement assez aléatoirement. Je reviendrai prochainement sur les vautours et leurs atouts pour chercher les charognes !

4 Comments

PESY says:

Je croyais que vous alliez parler des égagropiles comme indices de festin. Ou bien des crottes.


Julien C says:

En effet le titre est large, on pourrait imaginer pleins d’observations qui permettent à nous, humains, d’analyser les repas de nos voisins (après coup).

L’idée ici était de se mettre du point de vue des animaux eux-mêmes, qui peuvent aussi utiliser des indices indirects. Ici pour trouver à se nourrir, plutôt que pour espionner les congénères!

A bientôt!


Laure says:

Merci pour cet article qui ranime des souvenirs de vacances dans les causses. Petite, avec mon papa et mon frère, dans les années 80, alors que je me forgeais mes jambes de randonneuse sur les chemins caillouteux du ‘Casse Mes Jambes’ j’ai eu la chance rencontrer Justin Costecalde qui nourrissait les vautours et n’était pas avare d’explications sur le programme de réintroduction. Puis il nous avait invités à visiter un petit ‘musée’ expliquant l’utilité des rapaces diurnes et nocturnes, retraçant leur extermination par les hommes lors des décennies passées et présentant le programme de réintroduction.J’espère que cette exposition existe toujours.


Julien C says:

ravi que ça vous ait plu, merci!

Je suppose que toutes ces informations sont maintenant présentées à la Maison des Vautours, dans les gorges de la Jonte!

A bientôt!


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