Mangeurs de bois

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Fructifications d’amadouvier (Fomes fomentarius) sur une vieille souche dont la chair sert à faire l’amadou des vieux briquets

Bien connus des amateurs, les champignons comestibles du sous bois sont toujours les bienvenus dans une omelette. En revanche leurs cousins les champignons « du bois » tels que la mérule (le champignon des charpentes) sont indésirables dans nos habitations où ils causent des dégâts majeurs, tandis qu’en forêt ils sont souvent souverainement ignorés par le promeneur du dimanche. Pourtant ces champignons mangeurs de bois sont d’une importance primordiale pour les forêts et ils offrent de belles observations au naturaliste averti.

Pour découvrir ces êtres vivants méconnus je vous invite à faire avec moi une promenade dans une forêt où les agents forestiers ne mettent pas trop de zèle à ramasser le bois mort. En l’occurrence, mes observations viennent de la forêt domaniale du parc St-Quentin près de Beauvais, un petit coin de paradis où se côtoient des hêtres, des chênes et des charmes dans de belles futaies ainsi que de la forêt de Fontainebleau où des pins sylvestres se mélangent avec les essences déjà citées. Mais ce ne sont pas tant ces beaux arbres que la matière qu’ils produisent qui nous intéresse aujourd’hui.

En effet les arbres, grâce à leur feuilles, utilisent l’énergie lumineuse pour transformer le dioxyde de carbone de l’atmosphère en matière organique. Ce sont quelques miettes de cette matière organique, les feuilles vertes et les graines qui permettent de nourrir la faune « végétarienne » des insectes, oiseaux et mammifères. Rien que quelques miettes puisque 95% de la matière fabriquée par les arbres est du bois, de la matière ligneuse indigeste pour tous les êtres vivants. Pour tous ? Non, une poignée d’irréductibles organismes est capable de se nourrir de cette manne. Certains champignons possèdent seuls la capacité de digérer la lignine qui imprègne le bois et le rend impropre à la consommation. Branches tombées au sol, arbres déracinés, étêtés ou morts sur pied, les forêts qui ont la chance de ne pas être trop bien entretenues sont un véritable eldorado pour ces champignons.

Comment les observer ? Vous pouvez facilement voir leurs fructifications sur le bois mort. Vous savez ces « choses » qui parfois abritent des Schtroumpfs. Parmi les espèces plus communes vous pouvez voir :

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Fructifications de Stereum insignitum

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Fructifications de polypores du bouleau (Piptoporus betulinus) sur une chandelle de bouleau (bouleau mort resté sur pied)

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Fructifications de polypores du bouleau (Piptoporus betulinus)

Cependant ces fructifications ne sont que des structures reproductrices qui produisent des spores. Ce sont en quelque sorte les organes génitaux des champignons. Les champignons sont en fait constitués d’un fin réseau de filaments, le mycélium. Ces mycélium sont le plus souvent indistinguables à l’œil nu. Il existe toutefois une exception notable. Avec un peu de chance vous pouvez rencontrer des fragments de bois mort teintés de bleu car envahis par les filaments colorés du pézize turquoise (Chlorociboria aeruginascens). Une curiosité naturelle qui permet de voir ce qui est habituellement invisible et de visualiser l’organisation de ces êtres vivants.

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Fragments de bois colorés par Chlorociboria aeruginascens

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Fragment de bois coloré par Chlorociboria aeruginascens portant des fructifications

Si le mycélium des champignons mangeurs de bois n’est que rarement visible vous pouvez par contre facilement observer le résultat de leur travail, le bois pourri. Tous ne sont pas capables de digérer la lignine et l’on distingue deux types de pourriture du bois en fonction de la capacité ou non du champignon à se nourrir de cette substance :

– Les pourritures brunes (ou pourritures cubiques) forment un bois brun qui se débite en « petits cubes ». Ces champignons ne digèrent que la cellulose, pas la lignine. Bien qu’ils participent à la dégradation du bois comme de nombreux autres êtres vivants qui possèdent cette même capacité (bactéries, insectes) ils ne peuvent pas finir le travail. Il faut noter que la mérule, le « champignon des charpentes », désigne des espèces de pourriture brune se développant dans les maisons et qui ne sont donc pas des lignivores.

Pourriture cubique

Morceau de bois envahi par une pourriture cubique

– Les pourritures blanches (ou pourritures fibreuses) forment un bois blanc qui se débite en fibres. Parmi tous les êtres vivants, ces champignons sont les détenteurs du monopole sur la lignine dont ils sont les seuls à pouvoir se nourrir. Ce sont les seuls et uniques lignivores.

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Morceau de bois envahi par une pourriture fibreuse

Les « lignivores » rendent disponible pour le reste des êtres vivants l’immense majorité de la production des végétaux ligneux. La cellulose du bois, débarrassée de la lignine, peut être consommée ensuite par d’autres champignons, par des bactéries ou encore par certains insectes. Les champignons du bois peuvent servir eux-mêmes de nourriture. Par exemple de nombreux insectes que l’on nomme à tort xylophages, c’est à dire mangeurs de bois, consomment en réalité le mycélium des champignons qui s’y développent. Ils sont donc mycophages. Pour vous en convaincre vous pouvez examiner la « sciure » que l’on trouve dans les galeries de ces petites bêtes. Elle n’est que du bois pourri broyé, aucune transformation due à une digestion n’est visible. Les soi-disant insectes xylophages ou leurs larves ont seulement digéré le mycélium des pourritures du bois.

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Fragment de bois envahis par une pourriture fibreuse avec des galeries d’insectes mycophages.

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Détail d’une galerie de mycophage

Les pourritures du bois ne sont pas uniquement consommées par des animaux. Certains champignons se nourrissent directement aux dépens des champignons lignivores comme la trémelle orangée (Tremella aurantia) qui parasite la stérée hirsute (Stereum hirsutum).

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Tremella aurantia en jaune qui parasite le champignon lignivore Stereum hirsutum dont on voit une petite fructification brune dépassant du bois en bas à gauche de la photo

Le mot de la fin : On ne peut que regretter la gestionite aigüe qui pousse à ramasser systématiquement le bois mort dans certaines parcelles de forêt afin qu’elles soient plus « propres ». Qu’on se le dise, une forêt « propre » est une forêt pauvre ! Il est temps d’apprécier le bois pourrissant à sa juste valeur.

Si cet article vous a donné envie d’en savoir plus sur la vie des champignons je vous conseille le très bon livre « Ecologie des champignons » de G. Durrieu. Pour vous lancer dans l’identification des champignons qu’ils soient comestibles ou non, mangeurs de bois ou non  vous pouvez utiliser l’excellent livre « Le guide des champignons, France et Europe » de P. Roux et G Eyssartier.

1 Comment So Far

Francis Vérillon says:

Enchanté par cette histoire qui met en scène les goûts de bien des acteurs (au moins quatre groupes biologiques avec celui du narrateur !..), j’ai déjà envie d’en savoir plus ; envie aussi d’apporter une petite pierre, espérant qu’elle soit convenablement placée, en proposant la lecture de l’article Plante ligneuse de Wikipédia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Plante_ligneuse), car il relie sur ce thème des considérations qui me sont chères : un peu de botanique avec une petite dose de chimie.
Cordialement vôtre.


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