Plan vigipirate

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Que fait cette fourmi sur une vesse cultivée (Vicia sativa) ?

Bien avant que notre société soit atteinte de cette fièvre sécuritaire qui la brûle actuellement, bien avant même que notre société existe, des mesures de protection drastiques ont été sélectionnées chez certaines espèces de plantes pour faire face aux agressions diverses et variées. Vous en connaissez sûrement certaines ! L’une des stratégies les plus classiques est de se barder d’épines. Cela est plutôt efficace pour dissuader moutons et vaches de s’intéresser d’un peu trop près à vous. Une autre solution est d’être toxique, ainsi les gourmands ne viendront pas demander leur reste. Mais dans ces deux cas c’est la plante qui assure elle-même sa propre protection dans un esprit tout à fait texan : « Attention je suis armé ! ». Aujourd’hui le Saule vous propose de découvrir une plante très commune, la Vesse cultivée (Vicia sativa), qui a choisi de déléguer sa sécurité à un véritable service d’ordre.

Vous pourrez l’identifier facilement grâce aux photos et aux critères suivants :

Elle appartient à la famille des pois et haricots (Fabaceae) dont elle possède la forme de fleur caractéristique dite « papilionacée ». Ses feuilles sont divisées en petites sous-feuilles appelées folioles et sont terminées par de fins filaments ramifiés capables de s’enrouler autour de supports.

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La feuille composée de la vesse cultivée avec c ses vrilles ramifiées visibles à son extrémité.

Elle possède à la base de chacune de ses feuilles deux petits organes foliacés (« qui a une texture de feuille ») appelés bractées et qui portent chacun une tâche sombre sur leur face inférieure.

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Bractées à la base des feuilles

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Nectaire sur la face inférieure d’une bractée

Lorsque vous l’aurez trouvée, prenez le temps de l’observer quelques minutes. Normalement, vous apercevrez rapidement que des fourmis s’y promènent. Elles semblent tout particulièrement intéressées par ces tâches sombres sur les bractées. Et pour cause ! Ces tâches sont en réalité des nectaires, c’est-à-dire des organes où suinte du nectar. Ce sont en quelque sorte des distributeurs d’eau sucrée ! Normalement les nectaires des plantes sont plutôt situés à l’intérieur des fleurs et ils ont pour fonction d’attirer les insectes pollinisateurs. Pourtant ici ils sont sur la tige… plutôt étrange. A quoi peuvent-ils donc servir ?

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Une fourmi en train de se nourrir sur un nectaire.

Eh bien ils permettent justement d’attirer ces fourmis qui viennent s’y nourrir et qui, par la même occasion, patrouillent sur la plante. Elles la protègent ainsi de ses ennemis, notamment les pucerons. Ces fourmis sont en quelque sorte des mercenaires rétribués par la vesse pour assurer sa sécurité. Un véritable plan vigipirate anti-puceron ! En biologie, on appelle ce genre de système à bénéfice réciproque entre deux espèces du « mutualisme ».

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Une fourmi en patrouille !

Comment ce système mutualiste a-t-il pu se mettre en place ? On peut imaginer que l’apparition, par hasard, chez les ancêtres des vesses cultivées actuelles de nectaires sur les tiges a eu pour conséquence d’attirer des fourmis. Celles-ci en venant se nourrir de nectar chassaient probablement quelques pucerons au passage. Les premières vesses possédant ce caractère avaient donc sûrement un avantage par rapport aux autres. Comme elles devaient être moins parasitées, elles pouvaient consacrer plus d’énergie à se reproduire et donc fabriquer plus de graines. Ainsi de générations en générations ce nouveau caractère est devenu de plus en plus fréquent au sein de l’espèce.

Mais on peut aussi se poser la question suivante : comment un tel système a-t-il pu se maintenir ? En effet, imaginons que certaines fourmis tricheuses viennent se nourrir aux nectaires de la vesse sans pour autant s’acquitter de leur tâche de protection ? Ce comportement certes malhonnête serait tout à fait à l’avantage des tricheurs. Il est donc fort probable qu’il soit sélectionné jusqu’à devenir la règle au bout de quelques générations… Cependant dans ce cas, la présence de nectaire chez les vesses deviendrait un gaspillage de ressources et donc un désavantage qui serait contre-sélectionné. La présence de nectaires chez les vesses deviendrait alors un caractère de plus en plus rare de générations en générations. Ce qui aurait pour conséquence de désavantager les fourmis tricheuses qui perdraient alors leur source de nourriture et seraient donc à leur tour contre-sélectionnées. Ainsi la boucle est bouclée !

D’une manière plus générale un système mutualiste peut tolérer une faible proportion de tricheurs. Mais si celle-ci est trop importante alors le système est en péril pour le malheur des tricheurs dont la proportion décroit en conséquence. Une interaction mutualiste entre deux espèces vivantes (ou plus) est donc à voir comme un processus évolutif dynamique qui s’auto-régule pour se maintenir pendant des millions d’années mais qui peut aussi parfois disparaître si certaines conditions viennent à changer.

On entend trop souvent dire que la nature est bien faite! Ce constat trop banal ne laisse pas de place aux questions simples mais essentielles qui permettent de comprendre le monde qui nous entoure.

1 Comment So Far

Pauline Thomas says:

Très intéressant, je ne connaissait que la version avec les acacias !

Une question me viens, les espèces de fourmis sur ces plantes ne font pas d’élevage de pucerons ?


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