Quoi de neuf docteur ?

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Un chancre sur un jeune hêtre

C’est l’hiver. Dans les forêts de plaine les arbres ont perdu leurs feuilles et ont entamé une longue sieste qui ne prendra fin qu’au printemps. De nombreuses plantes du sous-bois elles aussi attendent patiemment les beaux jours sous la forme de graines ou d’organes souterrains. « La nature se repose » dit-on souvent. Mais l’amateur de botanique aurait tort d’en faire autant car même « hors-saison » les forêts lui réservent des observations passionnantes.

L’hiver, c’est pour le naturaliste une occasion d’ausculter la forêt. Comme un médecin qui fait se déshabiller son patient pour mieux l’examiner, promenez-vous dans la forêt à nu à la recherche de ses plaies et de ses bosses. Car les plantes comme nous et comme tous les êtres vivants peuvent tomber malades. L’objectif de cet article n’est pas de dresser une liste exhaustive de toutes les pathologies affectant les plantes. Je voudrais seulement vous présenter quelques exemples d’observations faites dans la forêt domaniale du Parc St-Quentin à Beauvais pour attirer votre attention sur d’une part, les responsables de ces maladies et surtout leur diversité et d’autre part sur les conséquences de ces maladies à l’échelle de l’ensemble d’une forêt.

L’une des essences majoritaires de la forêt du Parc St-Quentin est le hêtre. Vous pouvez facilement la reconnaître même sans feuilles. Son écorce est grise et lisse et ses bourgeons sont effilés et pointus.

Certains de ces hêtres possèdent un tronc déformé par des boursouflures importantes.

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Chancre de Nectria ditissima sur un jeune hêtre

Ces protubérances sont des tumeurs végétales. Comme chez les animaux ces tumeurs sont des zones de prolifération anarchique de cellules. Un parasite, dans ce cas le champignon Nectria ditissima, entre par une blessure et envahit le bois. Il sécrète ensuite des molécules mimant les hormones végétales qui vont détraquer le fonctionnement des cellules avoisinantes pour les faire se multiplier. En provoquant ainsi la formation d’une tumeur, le champignon s’assure qu’il ne manquera de rien. La croissance de la tumeur permet d’entretenir le garde-manger du parasite qui a accès à une ressource renouvelable.

Une tumeur végétale sur un tronc comme celle provoquée par Nectria ditissima est appelée un chancre. Une tumeur plus petite sur une feuille, un rameau ou un bourgeon s’appellera plutôt une galle. De nombreux parasites sont susceptibles d’entraîner la formation de tumeurs : des champignons mais aussi des insectes, des acariens, des bactéries…

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Galles d’un acarien Eryophyes fraxinivorus sur des fleurs mâles de frêne élevé

A quel point ce genre d’infections peuvent-elles être dangereuses pour les plantes ? Pour répondre à cette question retournons en forêt. L’infection d’un arbre adulte par un champignon est rarement fatale et souvent même limitée. C’est le cas pour ce grand hêtre infecté par le champignon Nectria galligena (un proche cousin de Nectria ditissima).

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Nectria galligena sur un tronc de hêtre

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Détail d’un chancre de Nectria galligena

Mais un individu plus jeune peut finir par y succomber ou tout du moins voir son développement considérablement altéré. Par exemple ce jeune hêtre au port tourmenté est lui aussi complètement rongé par Nectria galligena. Il ne pousse pas droit et de nombreuses branches sont mortes.

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Jeune hêtre au port tourmenté par Nectria galligena

Nectria galligena (rameau) 1

Détail d’une branche morte du même arbre. La progression du parasite a fini par interrompre l’alimentation en sève et par la tuer.

Il arrive quand-même de rencontrer de grands arbres morts de maladie. C’est le cas par exemple de cet arbre mort sur pied qui forme maintenant ce qu’on appelle « une chandelle ».

Hêtre mort dans clairière

Hêtre mort dans une clairière

Comment cela peut-il se produire ? Ce grand chêne qui laisse voir en hiver des branches mortes et des crevasses sur son tronc d’où s’écoule un liquide noirâtre finira probablement de la même façon.

chêne dépérissant-crevasses longitudinales dues à des nécroses

chêne dépérissant-écoulement noirâtre signe d'une mort prochaine de l'arbre (détail)chêne dépérissant-trou de xylophages

chêne dépérissant-branches mortes apparentes

Ces symptômes sont caractéristiques du dépérissement du chêne et annoncent sa mort à plus ou moins brève échéance. Mais le dépérissement du chêne n’est pas le fruit d’un unique parasite. C’est un syndrome multifactoriel. Les scientifiques interprètent ce phénomène comme la conjonction de 3 types de facteurs :

– des facteurs de prédisposition comme des conditions climatiques inadéquates ou des peuplements trop denses.

– des facteurs déclencheurs comme un hiver rigoureux, des attaques répétées de champignons foliaires (par exemple les oïdiums).

– des facteurs aggravants comme l’attaque massive d’insectes et la prolifération de parasites de faiblesse par exemple le champignon Armillaria mellea qui tue son hôte puis le « dévore » au sens champignonesque du terme.

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Touffe d’Armillaria mellea sur la souche d’un arbre mort abattu

Bien évidemment les maladies affectant les arbres et surtout leur bois sont des ennemis tout désignés pour les sylviculteurs. Elles affectent irrémédiablement la qualité du produit. A ce titre elles sont économiquement indésirables. Cependant ces parasites font partie intégrante de la forêt et de son fonctionnement. Ils participent à la régulation et au renouvellement des populations en éliminant les individus les plus vulnérables jeunes ou vieux. Lorsqu’un grand arbre finit par succomber à l’attaque de multiples agresseurs il laisse une place vacante qui pourra être occupée par une nouvelle génération. Mais avant qu’un nouvel arbre s’installe c’est toute une succession écologique qui se met en place dans cette trouée de lumière. En ménageant ainsi des ouvertures dans la canopée les parasites permettent le maintien d’espèces « de clairière » qui ont besoin de lumière pour se développer et qui sont donc exclues du sous-bois. Ils participent comme d’autres éléments perturbateurs tels que les tempêtes à créer un écosystème mosaïque plus diversifié.

De nombreux agents pathogènes ne s’attaquent qu’à une seule espèce. Ainsi, si une espèce est dominante les parasites qui lui sont propres auront de nombreux hôtes à infecter et se transmettront plus facilement d’un individu à un autre, ils vont proliférer. Cela va avoir pour effet de diminuer la compétitivité de cette espèce vis à vis de ses concurrentes. Mais si une autre espèce d’arbre concurrente la remplace et devient à sont tour majoritaire ce sont ses parasites qui proliféreront. La première espèce détrônée verra donc sa compétitivité ré-augmenter tandis que la deuxième espèce verra la sienne diminuer. La présence de parasites spécifiques va ainsi empêcher qu’une espèce prenne le pas sur toutes les autres. C’est d’ailleurs ce qui rend les forêts mono-spécifiques plantées par l’homme si vulnérables. Par ailleurs les arbres « exotiques » introduits sans leurs parasites spécifiques comme le robinier ou l’acanthes possèdent un avantage important sur les espèces autochtones de leur pays d’accueil et deviennent envahissantes. Les parasites favorisent donc la diversité biologique.

Si la défiance du forestier à l’égard des maladies des arbres est justifiée, j’espère vous avoir convaincu que le manque d’intérêt du naturaliste pour cette question l’est beaucoup moins. Je n’ai donné ici que quelques exemples courants de maladies mais il existe de nombreuses ressources sur internet destinées aux forestiers pour identifier les pathologies que vous pourrez observer à l’avenir lors de vos promenades en forêt.

Cet article a été écrit à partir d’une idée originale de Marc-André Sélosse.

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