Des arbres qui ne poussent pas droit !

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Étrange cet arbre poussant presque à l’horizontale. (Parc de la tête d’or, Lyon)

Si je vous demande dans quelle direction poussent les arbres vous me répondrez sûrement : « vers le haut bien sûr ! ». Si je vous pose ensuite la question : « toujours ? », les plus observateurs d’entre vous me diront peut être : « non c’est vrai que parfois certains arbres ne poussent pas droit ! » et ils auront raison. Mais finalement qu’importe que certains n’aspirent pas à s’élever vers le le ciel comme les autres, ils font bien ce qui leur chante ! Pour autant, cette observation à priori anodine peut nous permettre de mieux comprendre nos voisins végétaux. Pour vous en convaincre je vous propose une petite promenade sur les bords boisés d’un lac ou d’un cours d’eau, là on l’on rencontre le plus de ces arbres excentriques.

Bambin, alors que je me promenais au bord du petit lac du parc de la tête d’or à Lyon j’ai voulu jouer à l’équilibriste sur un arbre poussant parfaitement à l’horizontale au-dessus de l’eau. Un peu trop confiant j’ai bien évidemment fini par tomber dans le lac en plein mois de février par un véritable froid de canard !

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Jouer à l’équilibriste sur ce tronc au mois de février n’est pas la meilleur idée que j’ai eu ! (Parc de la tête d’or, Lyon)

Cet arbre n’est pas unique en son genre, ni au Parc de la tête d’or ni ailleurs. Les arbres penchés vers l’eau sont d’ailleurs plutôt communs. Cela est tellement typique des berges que cette tendance à la croissance horizontale est nommée dans le jargon « croissance ripicole ». Mais alors comment expliquer cette posture pour le moins curieuse ? Peut-être sont-ils morts ou se sont-ils affaissés ? Eh bien non ! Il faut se rendre à l’évidence, ils sont bien vivants et enracinés solidement.

On pourrait croire au vu de leur posture qu’ils sont attirés par l’eau comme s’il cherchaient à boire avec leurs feuilles… Pourtant c’est bien avec leurs racines que les arbres puisent de l’eau. Un rameau feuillé immergé ne ferait que mourir et pourrir. Pourtant cette idée de l’arbre « attiré par quelque chose » est tout de même une bonne piste. Mais si ce n’est pas par l’eau alors par quoi ?

Pour répondre à cette question il faut comme bien souvent s’en poser une autre : Quelles sont les fonctions remplies par les feuilles d’un arbre ? Il ne faut pas être trop observateur pour remarquer qu’elles sont vertes. Cela veut dire qu’elles possèdent les pigments qui permettent à une plante de réaliser la photosynthèse, autrement dit d’utiliser le dioxyde de carbone et l’énergie de la lumière pour se nourrir. Les feuilles sont véritablement les bouches de l’arbre. C’est l’une de leurs principales fonctions. Mais alors laquelle de ces deux denrées pourrait ainsi attirer l’arbre ? Ce n’est probablement pas le dioxyde de carbone qui est un gaz de l’air présent en faible quantité mais uniformément réparti. Par élimination, on en déduit que les arbres penchés seraient à priori attirés par la lumière. Pour s’en convaincre il faut les comparer à d’autres arbres des berges qui eux poussent « normalement » vers le ciel.

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Cet arbre penché (le même que sur la première photo) pousse sur une rive où la concurrence est rude ! (Parc de la tête d’or, Lyon)

Vous remarquerez alors que les arbres penchés poussent sur des berges plus densément boisées et par là même plus ombragées. Si ces arbres sont attirés vers et non pas par l’eau c’est parce qu’aucun concurrent n’y pousse. Il y a donc plus de lumière au dessus du lac que sous le couvert des arbres voisins. Il est même possible de voir à certains endroits des arbres de plus en plus penchés à mesure qu’ils sont proches de l’eau.

Lorsqu’un arbre est entouré par d’autres comme en pleine forêt, le moyen le plus rapide d’avoir de la lumière en abondance est de pousser tout droit le plus haut possible pour égaler voir dépasser ses voisins. Cela explique pourquoi en forêt la plupart des arbres sont bien droits.

Anemone nemorosa (floraison printemps)

Floraison d’anémones (Anemone nemorosa) sous une futaie d’arbres bien droits (forêt domaniale de Beauvais).

Cependant on y observe aussi des arbres à croissance horizontale. Ils poussent alors à proximité d’un chemin ou d’une clairière qui comme les lacs ou les rivières constituent des puits de lumières qui attirent les arbres.

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Un Hêtre poussant vers la lumière d’un chemin (forêt domaniale de Beauvais).

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Un autre arbre contorsionniste (forêt domaniale de Beauvais)

Une dernière question que vous vous posez peut-être est : « Comment un arbre peut-il croître à l’horizontale sans tomber ni se briser ? » Imaginez une passerelle de plus de 10m de long suspendue au-dessus de l’eau sans câble ni pilier, simplement fixée à la rive. Avouez que l’exploit technique réalisé par ces arbres penchés est remarquable ! Un des éléments de réponse réside dans l’étendue et l’importance du réseau de racines. Bien qu’invisibles les racines peuvent représenter 20 % de la masse d’un arbre. En plus du rôle d’absorption d’eau que nous avons évoqués plus haut, elles ancrent littéralement les arbres au sol.

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Parfois l’érosion de la rive laisse apparente une partie des racines des arbres qui y vivent et permet de constater leur importance. (Lac d’Aiguebelette)

Cependant comment expliquer qu’un tronc qui n’excède pas 50cm de diamètre dans les observations présentées plus haut ne casse pas sous le poids de ses branches et  feuilles ? Pour comprendre il faut regarder une coupe d’un tronc horizontal.

tronc de chêne en CT bois de réaction

Ce tronc à croissance horizontale coupé permet de bien voir le bois de réaction. (Pilat)

Contrairement à ce qu’on voit dans une coupe de tronc vertical, le cœur d’un tronc horizontal est très décentré et les cernes y sont bien plus épaisses d’un côté que de l’autre. Ce bois asymétrique est appelé « bois de réaction ». Comment se forme-t-il ? Les cernes du bois permettent de bien visualiser la croissance en épaisseur du tronc au cours de la vie de l’arbre. Cette croissance en épaisseur se fait par multiplications de cellules du bois situées sous l’écorce. Or la vitesse de multiplication de ces cellules est sensible aux forces mécaniques qu’elles subissent. Le tronc d’un arbre horizontal aura tendance à plier à cause du poids de ses branches. C’est cette force mécanique qui va provoquer dans le bois une multiplication plus active des cellules d’un seul côté. Il y a alors deux possibilités. Chez les arbres à fleurs, la multiplication est plus active du côté inférieur, on a alors du bois dit de « compression ». Mécaniquement cela revient un peu à ajouter des piliers à notre passerelle pour la soutenir par en-dessous. Chez les conifères au contraire, la multiplication des cellules est plus active du côté supérieur et on a alors du bois dit de « tension ». En terme d’ingénierie l’équivalent serait de rajouter des câbles à notre passerelle pour la soutenir par au-dessus.

Ces arbres qui ne poussent pas droits nous permettent finalement de comprendre un trait essentiel de nos amis les plantes, leur aptitude à croître de façon orientée. Ce phénomène de croissance orientée est appelé « tropisme » dans le jargon des biologistes. Dans le cas présent, on a affaire à un « phototropisme » car les arbres penchés poussent « vers la lumière ». Les végétaux qui vivent fixés au sol ne peuvent pas se déplacer pour accéder aux ressources qui leur manquent. Ils n’ont donc pas d’autre solution que de grandir pour se les procurer là où elles sont le plus abondantes. La croissance est pour les plantes ce que la mobilité est aux animaux, un moyen d’explorer l’espace. On comprend donc que croître en direction de la lumière et non pas dans toutes les directions est un avantage énorme.

Cette observation toute simple nous montre aussi que les plantes perçoivent leur environnement. Même si elles n’ont pas comme nous des organes sensoriels bien différenciés tel que des yeux ou des oreilles, elles sont sensibles à ce qui se passe autour d’elles. On a vu dans cet article qu’elles perçoivent la lumière (un équivalent de la vue) et qu’elles sentent les forces mécaniques (un équivalent du toucher), mais ce n’est pas tout ! Elles peuvent aussi sentir les différences de température ou bien encore percevoir leur environnement chimique (un équivalent du goût et de l’odorat). Elles pourraient même peut-être entendre… Mais ceci est une autre histoire !

9 Comments

Perrin says:

Cet article est très intéressant . Mais j’ai un albizia, sans aucun arbre concurrent à 30m à la ronde, en plein soleil, qui pousse bien vers l’est surtout, un peu moins au nord et au sud, mais cela reste harmonieux, et pas du tout à l’ouest . J’avais commencé il y a trois ans par retailler les grandes branches des 3 directions où il pousse, pour que la partie Ouest « rattrape », mais ce n’est pas la peine d’abîmer les branches qui poussent bien, il n’y a pas de rattrapage . On pourraitt penser qu vent qui vient de l’ouest, mais les arbres (chênes) qui sont à 30m ne réagissent pas du tout ainsi, et il y a peu de vent (dans les Landes presque dans le Gers) . J’ai essayé d’arroser côté Ouest et pas les autres, sans effet non plus . J’ai mis de l’engrais côté Ouest et pas ailleurs, cela ne sert à rien . J’ai soutenu le tronc en le fixant à un piquet pour ne pas qu’il casse (même si j’ai vu aujourd’hui votre explication sur le décentrage de la pousse), m ais que puis-je faire d’autre ? Cordialement


Julien A says:

Bonjour,
Merci beaucoup pour votre commentaire ! Voici un cas bien curieux et très intéressant… Si ni le vent ni la lumière ne peuvent être responsable de ce port asymétrique alors je me demande bien d’où cela peut venir. Vous parait-il possible possible que votre Albizia qui est d’origine tropicale soit plus sensible au vent desséchant (même s’il y en a peu) que les chênes environnants ? Ce qui expliquerait qu’il réagisse différemment. Sinon lorsqu’un jeune arbre est attaqué par un parasite (voir l’article Quoi de neuf docteur) cela peut affecter sa croissance et le faire pousser tordu, mais à priori si cela était le cas ici il y aurait d’autres signes de maladie.Avez vous pensez à consulter un jardinier qui sera sûrement beaucoup plus compétent que moi sur cette question. Dans tout les cas si vous trouvez une réponse plus satisfaisante que celle-ci n’hésitez pas à nous le faire savoir.
Bonne journée !
Au plaisir de vous revoir sur le Saule !


molina philippe says:

Bonjour,

Je possède deux noyers, très distants, isolés et poussant sur un sol homogène. Les deux arbres sont très fortement inclinés vers l’est.
Quelle pourrait être la raison ?
On m’a parlé de présence de rivière souterraine qui perturberait la pousse verticale…
Bon journée.


Julien A says:

Bonjour Molina,
Tout d’abord merci de votre visite sur le saule. Concernant vos noyers il s’agit d’une observation très curieuse… A ma connaissance la présence d’une rivière souterraine peut influencer la pousse des racines mais pas le développement de la partie aérienne de l’arbre, du moins pas directement. Peut-être qu’un développement asymétrique des racines peut affecter l’équilibre de l’arbre qui compense en poussant dans une direction particulière. Mais ce n’est que pure supposition et je n’ai jamais vu ou entendu parler d’une telle possibilité. Une autre explication pourrait être le vent. N’y a-t-il pas une direction dominante du vent dans la zone où vous habitez ?
Si finalement vous trouvez une réponse plus satisfaisante n’hésitez pas à nous en faire part.
En espérant vous revoir sur le Saule.
Julien


cocagne says:

bonjour, les arbres poussent de travers pour éviter les courants telluriques dont l action nocive est amplifiées par une rivière souterraine. les nappes d eau n’ont pas d action sur les courants telluriques.
il faut que l eau « bouge « .
Imaginez que vous dormez au dessus d’une sortie de courant tellurique, vous dormirez mal, serez
fatigué au réveil, et il se peut que plusieurs années dans cette situation, que vous déclenchiez une
maladie grave.
Le moyen d éviter cela c est de changer votre lit de place , ou de stopper ces effets par une pierre
levée.


Gis says:

Petites corrections..
Le bois de tension est une réaction chez les feuillus et le bois de compression, chez les résineux. Et non l’inverse 🙂
En outre, anatomiquement, la réaction ne provient pas de la vitesse de multiplication de cellules de bois mais bien de modification de la forme et de la composition des parois cellulaire suite à une contrainte.
Merci pour le blog, les belles photos!

« Or la vitesse de multiplication de ces cellules est sensible aux forces mécaniques qu’elles subissent. Le tronc d’un arbre horizontal aura tendance à plier à cause du poids de ses branches. C’est cette force mécanique qui va provoquer dans le bois une multiplication plus active des cellules d’un seul côté. Il y a alors deux possibilités. Chez les arbres à fleurs, la multiplication est plus active du côté inférieur, on a alors du bois dit de « compression ». Mécaniquement cela revient un peu à ajouter des piliers à notre passerelle pour la soutenir par en-dessous. Chez les conifères au contraire, la multiplication des cellules est plus active du côté supérieur et on a alors du bois dit de « tension ». En terme d’ingénierie l’équivalent serait de rajouter des câbles à notre passerelle pour la soutenir par au-dessus. »


Jessica says:

Et sur un terrain accidenté c’est dû à quoi puisqu’un arbre n’y pousse jamais perpendiculairement


Jessica says:

Alors comment pouvez vous expliquer l’île fait qu’un arbre ne pousse jamais perpendiculairement à un sol accidenté


Rosset says:

Bonjour
En me promenant dans un bois j’ai remarqué que plusieurs arbres poussaient en forme une sorte d arche…dont la cime de plusieurs se retrouve au même endroit…cela a t’il rapport avec les courants telluriques ?


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